Huxe, la radio du futur beaucoup trop enthousiaste
XDA-Developers est (entre autres) un site d'actualité tech qui est très fort pour faire des titres très aguicheurs pour un « geek » comme moi. J'ai beau être un peu déçu à chaque lecture, je ne peux pas m'empêcher de cliquer sur le suivant. C'est un stimulateur de FOMO qui parfois, dans l'addition des news, présente un enthousiasme toxique. Ce sont des informations sans contexte politique ou social, une profusion de nouveautés à tester sans freins et sans conscience, une avalanche de technologie remplacée aussitôt par une nouvelle, un rythme effréné d'apps à remplacer, à tester, quitte à tomber dans un burnout tech où l'on perd tout repère et toute rationalité.

L'enthousiasme toxique, c'est un peu le mal de la décennie. Et la semaine dernière (probablement pas la vôtre quand vous lirez cet article), XDA a sorti un article sur Huxe qui est à l'image de cette tendance. Créée par une partie de l'équipe de NotebookLM, le principe est simple : l'application crée des podcasts personnalisés généré par IA (what else ?) en fonction de vos centres d'intérêt, votre localisation, mais aussi votre agenda et vos mails.
Je l'ai testé pour vous (ne me remerciez pas) pendant une bonne grosse semaine. Bien que je sois ce qu'on appelle techniquement dans le milieu un « déglingo », je n'ai pas autorisé l'application à fouiller mes mails et mon agenda parce que... mais est-ce que j'ai vraiment besoin de l'expliquer ?
Une fois configurée, l'application devient votre meilleur copain. Elle vous prépare des « rapports journaliers » (daily briefs) qui sont personnalisés en fonction du moment de la journée où vous l'écoutez.
L'hallucination commence.
Plusieurs interlocuteurs vous parlent directement, avec un tutoiement légèrement troublant ; ils échangent entre eux comme deux animateurs de podcast pour vous faire un point sur les actualités, des analyses de ces dernières, dans une simulation un peu hasardeuse de convivialité. Ponctués de musiques d'ascenseur pour faire patienter l'auditeur pendant la génération audio (musiques probablement générées également), les deux lurons (que j'appellerais Jeanne et Serge, TMTC) vous racontent sans discontinuer tout ce qui devrait vous intéresser. Un intérêt sans cesse justifié par des petites remarques (un brin présomptueuses) telles que « Cela devrait vous intéresser puisque vous faites... », « Une news importante pour quelqu'un comme vous qui... ».
Voici un exemple de brief : Exemple de huxe
Jeanne et Serge vous aiment beaucoup. Ils sont aux petits soins, passent d'un sujet à l'autre (parfois même en indiquant le grand écart que la variation de sujet pourrait impliquer), en commençant par la météo, les actualités locales puis vos centres d'intérêt. Le dialogue est très fluide. C'est exactement le même que sur NotebookLM : on y trouve des hésitations, des petites remarques sur la forme, des soupirs, des simulacres d'émotions. Ils vous rappellent même ce que vous avez écouté précédemment et se demandent si l'actualité ne vous a pas trop impacté la veille. Et même si l'articulation de l'ensemble laisse le goût étrange des simulateurs, on sait avec l'expérience que ce n'est qu'une question de temps avant que la fluidité ne s'affine.
Harder, stronger, weirder
Alors je sais ce que vous vous dites : « Mais c'est horrible des podcasts de robots ? », « Ça n'a plus de sens d'écouter ça » ou encore « Mais il fait quoi ce type dans la vie pour tester des apps ? » . Alors, déjà je ne vous permet pas. Mais avant de faire le point sur les évidents points très problématiques, voyons les points positifs.
C'est malin de proposer une radio podcast à la carte, ça offre une expérience un peu différente, même si pas révolutionnaire. Quelque part, si Radio France proposait de choisir plusieurs segments de matinales de leurs différentes stations pour en faire une seule matinale a la demande, ça pourrait donner quelque chose de plutôt inédit.
Comme c'est de l'IA, le podcast se fiche de savoir si vous avez sélectionné des contenus en anglais, allemand, sanskrit, peu importe. Tout est retranscrit dans votre langue et de manière fluide. Si bien que la sélection des articles est internationale et se fait sans frictions.
Sans l'avoir testé, j'imagine que si l'on connecte ses mails et son agenda, le brief du matin doit être un « vrai » moment de démarrage de journée de jeune entrepreneur.
Maintenant, les points vraiment très problématiques dans le désordre (j'ai volontairement écarté les arguments d'écologie, sécurité et confidentialité pour me concentrer sur ceux qui sont propres à l'application) :
L'app vole sans aucun scrupule le travail des journalistes du monde entier. Aucune source n'est citée, aucun média, aucun journaliste. L'application se sert allègrement de tous les flux qu'elle peut trouver et ne renvoie vers rien. Il n'y a, à ma connaissance, aucune bibliographie disponible sur les « briefs ».
Jeanne et Serge sont des robots. Ce ne sont ni des animateurs pros, ni des amis, mais des inconnus qui résument des dépêches AFP et des datas en vous parlant comme s'ils étaient des majordomes. Vos actualités sonnent creuses, superficiellement exhaustives, et le ton qui s'efforce d'humaniser le tout renforce l'idée du simulacre au lieu de le gommer.
L'application est opaque. Alors je sais que c'est un style de proposer une interface simple pour supprimer toute allusion à l'IA ou à l'informatique globalement, mais se connecter à Google sans donner aucune source ni aucune information ne sent jamais vraiment très bon. On ne sait pas quoi, ni comment, ni pourquoi. Je préfère avoir un présentateur radio dont je connais les biais qu'une IA qui avance masquée.
L’angoisse des robots enthousiastes
Les nouvelles dédiées aux apps dites de « productivité », c’est la crème de l’enthousiasme toxique. De Notion à Obsidian, de Readwise à Todoist. Des extensions, des liens, des connexions entre elles, des ponts à faire sans fin. Huxe se place bien dans cette catégorie.
En soit c’est une proposition intéressante mais qui perd tout son intérêt dans sa déshumanisation. Un monde d’IA qui se regarde le nombril dans une spirale consanguine et mortifère. Quel est le sens d’écouter ça ? Les sites qui proposent la lecture audio (même synthétique) des articles écrit par des humains apportent beaucoup plus en terme de sens, d’emphase et d’humanité.
Il y a une forme de fatigue morale qui se créée au fur et a mesure des écoutes sur Huxe. Tout sonne creux. Pourtant, on reste auditeur, un peu absorbé, à l’affut d’une nouvelle dose d’information qui ne semble jamais vraiment arriver. Tout semble a peu près vrai, la simulation se déploie sous nos oreilles, elle a appris des meilleurs.
C’est le monde des robots qui parlent à des robots et qui refusent de rendre compte au web organique. Celui constitué d’humains, qui remplissent le web de contenus de moins en moins visible, continuellement volés et violés par les bots.